Alors oui, d'accord, Nicolas Sarkozy et Carla Bruni se seraient mariés la semaine dernière, mais ce n'est pas de cela que je vais vous entretenir ce soir. Non : j'ai quelque chose de bien plus passionnant à raconter.

Il est 18h10 à l'horloge de mon ordinateur et il se trouve que d'ici vingt minutes, quelqu'un que je ne souhaite pas voir du tout, mais alors du tout, devrait débarquer chez moi. Et le truc dingue, les enfants, c'est que je ne compte pas lui ouvrir.

Je m'explique.

Jeudi dernier (tiens, c'est drôle : c'est le jour où l'union des deux zigotos aurait été célébrée, apparemment) (bon, j'ai dit que je n'en parlais pas), j'ai été harcelée, je répète : harcelée par une société d'information sur les risques et la protection contre les incendies, qui voulait à tout prix organiser un rendez-vous entre moi et l'un de leurs conseillers. Chez moi. Un entretien "d'une demi-heure maximum, qui ne vous engage à rien", m'a dit le bonhomme au nom incompréhensible que j'ai eu au téléphone. "Notre conseiller sera dans votre quartier demain après-midi entre midi et seize heures, et lundi prochain entre quatorze et vingt heures. Quand souhaitez-vous le rencontrer ?"

Evidemment, la question la plus judicieuse aurait été : Souhaitez-vous le rencontrer ?, mais il semble que mon interlocuteur n'y ait pas songé.

J'ai d'abord dit que vendredi, fallait pas rêver, je ne serais pas là. En revanche, pour aujourd'hui, j'ai été plus évasive ; jusqu'à vingt heures, il est vrai que ça laisse du temps... Ma vivacité d'esprit habituelle m'a empêchée de déclarer : "Pas de chance, je travaille jusqu'à vingt-deux heures trente, allez, au revoir" et de raccrocher. Ou même de déclarer : rien, et de raccrocher. A la place, j'ai dit : "Euh, ben c'est-à-dire que, en fait je, ben je sais pas, euh..." tout en pensant Mais au secours mon Dieu qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ça il me fait chier et c'est la dernière fois de ma vie que je décroche le téléphone entre midi et deux, c'est toujours pour des trucs dans le genre que les gens appellent à ces heures-là. (Et c'est vrai. Méfiez-vous.)

Là-dessus, mon interlocuteur propose de me rappeler plus tard pour me laisser le temps de me décider.

Et moi, bonne conne, je dis ok.

Le soir même, vers dix-neuf heures, le téléphone sonne et bien entendu, je ne décroche pas. Cinq minutes plus tard, seconde série de sonneries : je ne décroche pas. Le lendemain, midi vingt, le téléphone sonne, je décroche et paf, je tombe dans le panneau : c'était lui, évidemment. Non seulement il n'avait pas lâché le morceau, mais en plus, il m'a surprise chez moi le vendredi à midi alors que je lui avais dit que je n'y serais pas.

Pour vous dire la ténacité du mec, en creusant un peu, je me suis aperçue qu'il souhaitait que son "conseiller" nous rencontre tous les deux, Fiancé et moi, pour que nous soyons "au même niveau d'information" puisque nous vivons en couple. Là, en principe, ça devrait être simple : Fifi n'est jamais à la maison avant vingt heures pendant la semaine. Jamais, jamais, jamais. Quand je lui ai dit cela, j'ai pensé qu'il abandonnerait, mais pas du tout : il a juste lâché un "Haha", du genre : "ben voyons, moi je suis les Beatles et mon copain c'est la Callas". (Le premier qui me dit de qui est cette phrase gagne un mini-cadeau virtuel.) (J'aurais bien dit "un cadeau", mais je me suis ravisée juste à temps.)

Bref. Toujours est-il qu'il a réussi à me coller un rendez-vous pour aujourd'hui, 18h30. Je me méfie comme la peste des gens qui viennent chez vous comme ça alors que vous ne leur avez rien demandé, surtout quand ils affirment que cela ne vous engage à rien - c'est comme ça que j'ai réussi à me faire refiler un abonnement à France Loisirs, je rappelle. Je ne sais pas contre qui je dois être le plus en colère : eux, parce que ce ne sont pas des manières de faire (ils ne peuvent pas spammer les boîtes mails comme tout le monde, non ?) ou moi, parce que je ne suis rien qu'une cruche trop gentille et incapable de dire NON (halte-là, Nicolas) ?

Mais finalement, tout cela n'est pas très grave, parce que j'ai un plan.

Je vais me planquer.

Chez moi, oui oui. Toutes lumières allumées. Je vais juste rester là et l'écouter sonner à la porte, sans répondre.

Et j'ai encore mieux : je vais vous raconter ça en direct. Pas maaaaaaaaal, hein ?... Je vous avais bien dit que je vous réservais quelque chose de passionnant. Vous allez pouvoir vivre toutes ces émotions avec moi, une par une. Mieux que 24, pas pire que Grey's Anatomy : je vous préviens, vous risquez d'être accro dès la deuxième ligne. (J'avais d'abord écrit "à la deuxième ligne", et puis "accro à la deuxième ligne", j'ai trouvé que ça faisait cocaïnomane et là encore, je me suis ravisée juste à temps.)

Prêts ?

...Parce que ça commence tout de suite.

18h34 : toujours personne. Il ne viendra peut-être pas, finalement ?... Ca me soulagerait. (Si tel est le cas, je mettrai quand même ce post en ligne parce qu'il ne faut jamais rater une bonne occasion d'alimenter son blog.)

18h36 : comme mon ordinateur ronfle très fort, je viens de me lever pour rabattre la porte du salon - ainsi, je minimise le risque qu'il l'entende de l'extérieur de l'appartement - tout en la laissant tout de même légèrement entrouverte - je ne voudrais pas rater ses efforts désespérés pour s'introduire chez moi.

18h39 : ça y est ! J'entends des bruits dans le couloir, j'ai peur.

18h40 : il semblerait que les bruits soient dans ma tête et pas dans le couloir, parce qu'il est complètement vide.

18h45 : il aurait dû venir à 18h30 pour un rendez-vous d'une demi-heure maximum : on est donc à la moitié du temps que j'étais censée lui consacrer. A partir de maintenant, je me sens dans mon bon droit, mais je me considère toujours comme planquée.

18h47 : d'ailleurs, ma mère doit m'appeler d'ici 19h15 et comme vous le savez, il est hors de question que j'interrompe ma mère quand je l'ai au téléphone. S'il se pointe après 19h, la question est donc réglée.

18h50 : merde, un coup de fil de Fiancé. Vu que je ne lui ai pas du tout parlé de cette histoire, mieux vaut que je ne réponde pas : si le type arrive entretemps, comment lui expliquer que je dois soudain me taire (ou chuchoter très très doucement pour ne pas me faire repérer) ?...

18h51 : en même temps, ça ne devait pas être important du tout : il n'a laissé sonner que trois fois.

18h52 : il abuse. Trois sonneries. Trois sonneries !... Qu'est-ce qu'il peut bien avoir de plus palpitant à faire, le lundi à 18h50, que de m'appeler, hein ?

18h54 : et l'autre qui n'est toujours pas là. J'avais pourtant un sacré besoin d'adrénaline, ce soir.

18h55 : je viens d'avoir l'impression que mon portable recommençait à vibrer, comme à 18h50. Peut-être que je devrais consulter, pour mes oreilles. Ou pour mon cerveau.

18h57 : une idée géniale m'est venue : si l'autre crétin me rappelle pour me proposer un autre rendez-vous, je prendrai un air offusqué et je lui dirai : "Ah, non, c'est hors de question ! J'ai attendu votre collègue en vain lundi soir et il n'est jamais venu ! Je ne suis pas celle que vous croyez à votre disposition, moi, monsieur !"

18h58 : dans deux minutes, heure prévue pour la fin de l'"entretien", je considérerai la planque comme terminée.

18h59 : jamais je n'avais remarqué que c'était aussi long, deux minutes.

19h00 : planque terminée. Je répète : planque terminée.

Quel malpoli.

Ca ne se fait pas d'obliger les jeunes femmes à se cloîtrer chez elles pour rien, tout de même.

(Il va falloir que je règle cette histoire avec Fiancé, aussi : ce n'est pas clair du tout. Trois sonneries. De qui se moque-t-il ?)

Bon. Finalement, elle ne s'est pas trop mal passée, cette planque. Je n'ai presque pas eu peur.