Oui, c'est vrai, ces derniers mois, j'ai passé plus de temps scotchée sur une chaise qu'à remuer ma couenne au parc ou à la plage, voyez-vous. Le résultat était prévisible : ces temps-ci, je suis (encore) un peu plus ronde que d'habitude et quand j'enfile un jean qui d'ordinaire me serre les fesses, j'y suis maintenant franchement moulée. En clair : je ressemble à une patate sur pattes. Pour contrer l'effet, je porte alors des talons hauts qui ont pour avantage d'allonger et d'affiner les jambes, mais qui du coup rendent le popotin un rien plus rebondi que d'habitude. Si vous avez bien suivi, il a donc l'air moins rond mais plus proéminent. C'est un équilibre à trouver, ça nécessite un peu de réflexion et un choix crucial chaque matin, mais enfin, on survit.

Cet après-midi, moulée dans mon vieux jean et juchée sur mes talons hauts, je rentre du travail en empruntant comme chaque jour une rue tranquille (bien qu'un peu tapissée de crottes de chien, mais c'est un autre problème). Or à ce stade du récit, il faut savoir que quand je rentre du travail, je fais la gueule. Ce n'est pas juste un air que j'ai, ce n'est pas une astuce pour éviter d'être abordée par un nuisible ; non, je fais vraiment et réellement la gueule, parce que je suis fatiguée, parce que mes chaussures commencent à me faire mal, parce que j'en ai plein le dos et parce qu'en général, j'ai chaud (comme je pars de chez moi tôt, j'ai tendance à me couvrir un peu trop parce que le matin, c'est un drame, il fait froid). Mon visage ne s'éclaire que lorsque je franchis la porte de mon appartement et que je peux m'y poser, me déchausser, me changer, boire un thé et allumer la radio.

Et pourtant, dans cette rue paisible, j'ai réussi cet après-midi à être abordée trois fois en l'espace de cinquante mètres environ. TROIS FOIS. Tout cela parce que j'ai une patate au fond du jean et des talons plus hauts que la moyenne (à part cela, un pull banal, une coiffure sans intérêt et un maquillage absolument passe-partout, je vous assure). C'est plus que je n'en puis supporter dans de pareils moments. La première fois, on m'a juste dit "bonjour" au passage ; la deuxième, on m'a sifflée. Je n'ai pas réagi, c'était encore en dessous de mon seuil de tolérance. La troisième fois, une voiture occupée par deux gros lourds aux sourires niais s'approche et ralentit à mon niveau, et j'entends : "Salut, on voudrait discuter avec toi cinq minutes, on peut ?"

Là, bien entendu, j'ai envie de hurler mais d'où tu me tutoies, toi, connard, hein ? D'où tu fais comme si on se connaissait, sombre crétin, alors que de ma vie j'ai jamais vu ta gueule ni eu envie de la voir ? Alors maintenant tu te casses vite fait, tu bouges ton cul et t'es gentil, jamais tu te repointes sur mon chemin sinon ça va chier, compris ?

Mais comme je suis une fille exagérément polie et abusivement gentille, je réponds simplement de mon air le plus rogue : "Pas vraiment, non", sans même tourner la tête.
Dans la voiture, on insiste : "Ah bon, c'est vrai ?... Allez !"
Je bous. Normalement, je devrais poser mes affaires par terre, m'approcher du véhicule et planter mon poing droit en plein sur le nez du nuisible. Mais comme je suis douce et pacifique, et pas tellement musclée du poing droit, je rétorque de plus en plus sèchement : "Pas moyen", et je retiens le circule, enfoiré qui se presse dans ma gorge.

Je pense qu'eviron 90% des lectrices de ce blog, ayant une bonne expérience de ce genre de situation (car ça arrive à absolument TOUTES les filles), savent déjà comment le nuisible réagit à cela. Les 10% restants sont simplement en train de mater le Grand Journal et cela les distrait, sans quoi elles sauraient également.

Le nuisible balance en effet à cet instant sa réplique la plus célèbre :
"Oh ben t'es pas marrante, hein ! Fais au moins un sourire !"

Pas marrante ? PAS MARRANTE ? Je ne suis pas "pas marrante", je rentre du boulot et je tire la tronche, j'ai pas envie d'être importunée, je demande juste à pouvoir marcher peinarde dans la rue quelle que soit la forme du vêtement que j'ai sur le cul. Quels sont exactement les mots de cette phrase que le nuisible n'est pas programmé pour comprendre ?

Tous, sans doute.

Trop gentille toujours, je me tourne et fais un sourire forcé, vous savez, cette espèce de grimace ridicule en forme de sourire aussitôt suivie d'un air encore plus méchant qu'avant que l'on fait pour bien montrer à quelqu'un que non, précisément, on ne sourit pas. Je sais, j'aurais dû dire non, je suis pas marrante et je t'emmerde, dégage, ducon, mais comment dire... ça ne m'est pas venu sur le moment. Cela dit, le faux sourire devait être assez éloquent en lui-même puisque la voiture a bifurqué dans une autre rue, emportant les nuisibles qui maugréaient quelque chose comme "ah ben d'accord, pas sympa" et autres protestations outrées.

Mais merde, alors. J'en ai marre des cons. Et aucun garçon ne peut comprendre exactement ce que l'on ressent à ces moments-là ; soit on se laisse aborder, et franchement, on n'en a pas toujours envie (faut voir la tronche des mecs qui t'abordent dans la rue parfois, et alors quoi, sous prétexte qu'on est une fille, on devrait s'en satisfaire et dire merci ?...), soit on se fait traiter de pas marrante, de pas sympa, voire pire bien entendu, et là, on a juste envie de perforer les parties sensibles de l'importun à coups de talons aiguilles (ou de stylo Bic si on est en baskets, je suis persuadée que ça marche).

Je ne sais pas, je ne m'explique pas cette attitude. Ou alors, c'est l'éclat de mes ongles rose bonbon, sortis tels quels du salon de la manucure samedi dernier, qui me vaut ces attentions. Eh bien t'sé quoi ? Je m'en passerais bien. (Des attentions, hein. Pas des ongles, ils sont trop beaux.)