Nous autres, les filles, nous avons toutes de ces journées où nous restons à la maison, ne recevons personne et n'avons pas l'intention de faire d'efforts d'apparence. Ces jours-là, nous ne nous habillons pas bien, nous traînons paresseusement avec, sur les épaules, le pull pourri qui nous accompagne depuis la rentrée en seconde et, sur les fesses, un jean plus ou moins troué et vaguement taché que l'on hésite à laver encore vu son état général ; nous ne nous lavons pas les cheveux (à quoi bon, si c'est pour ne pas bouger ?) et ne nous maquillons pas non plus, pour la même raison ; les porteuses de lentilles les laissent mariner dans la solution saline et remettent, à la place, leurs bonnes vieilles montures ; c'est à peine si l'on se douche et si l'on s'épile les aisselles. Bref, nous autres, les filles, nous avons toutes de ces journées où nous jouons les dames de Cro-Magnon, peinardes, dans le secret d'un appartement complice.

Et pourtant. Et pourtant, il arrive qu'au coeur de ce genre de paisibles journées sans soins corporels, une nécessité pressante nous force, horreur !, à mettre le pied dehors. Encore, s'il ne fallait y mettre que le pied, ça ne serait pas dramatique ; mais en général, le pied ne suffit pas et, bon gré mal gré, il faut bien que l'ensemble du corps suive.

Vous me direz : que ce soit pour acheter du pain, des cigarettes (et là, je ne parle pas pour moi, je rappelle que je ne fume plus), pour poster une lettre urgente qu'on avait oubliée (et Dieu sait combien j'aime aller à la Poste à la moindre occasion !), pour apporter une ou deux vestes légères au pressing, pour aller chercher le repas du soir ou pour sortir le chien, on a aussi le droit de descendre dans la rue sans s'apprêter de la tête aux pieds, que diable. Et il va sans dire que vous aurez raison. Mais si, comme moi, vous n'êtes pas tout à fait à l'aise avec votre apparence quand vous n'en avez pas pris soin un minimum et que vous ne souhaitez guère vous montrer comme cela, j'ai la solution. Une technique infaillible, testée de multiples fois et approuvée avec enthousiasme, qui vous permet de sortir de chez vous avec zéro préparation et cent pour cent d'estime de soi garantie.

Je l'appelle : the people touch. Et le principe est simple : il suffit de jouer à être une people (du genre hyper-célèbre et très paparazzée, la people) qui aurait envie, pour une fois, de sortir incognito, sans sex-appeal, sans fringues de marque, dans une tenue bien passe-partout qui ne la fasse pas repérer des photographes. Et là, chères amies, si vous vous amusez à tenir ce rôle le temps d'aller faire votre mini-course, c'est le carton plein assuré.

Concrètement, ça donne ça :

1. Les habits : c'est ce qui va déterminer la silhouette générale et l'orientation d'ensemble du style people-qui-se-planque.

- un manteau trois quarts, ni trop démodé, ni trop dans le coup - c'est la promesse de passer bien inaperçue si vous ne voulez pas qu'un paparazzo vous repère. (Accessoirement, c'est le genre de manteau que possèdent la plupart d'entre nous. Donc tu ouvres le placard, tu prends ce qui vient et paf, le tour est joué.) Autre avantage : ça permet de bien planquer le pull et le jean très très roots, voie carrément défraîchis, que l'on porte pour traîner chez soi.

- et justement, ce bout de jean qui dépasse sous le manteau trois quarts, pourvu qu'il soit un peu large, un rien avachi et pas mal décoloré, c'est parfait, on est pile dans la tendance people-ordinairement-très-branchée-mais-qui-là-veut-disparaître-dans-la-masse.

- grâce au même manteau, d'ailleurs, pull pourri et t-shirt troué (ou l'inverse), à votre guise, puisque personne n'en saura jamais rien.

- des baskets à peu près propres, mais pas forcément toutes neuves non plus vu que les neuves, vous les gardez sans doute pour de plus grandes occasions. Comme pour le manteau, choisissez quelque chose de neutre et de pas trop daté ; ainsi, la silhouette est bien banale, bien cohérente. Pourquoi des baskets, au fait ? Parce que c'est la chaussure de la people qui, si jamais elle est traquée, va piquer un petit sprint pour échapper à ses poursuivants. Pas con ! (Accessoirement, prenez ce qui s'enfile le plus vite. S'agirait pas de se préparer plus longtemps pour n'avoir l'air de rien que pour avoir l'air de quelque chose, non plus.)

- les chaussettes sont elles aussi laissées à l'appréciation de chacune. Le principe, c'est qu'entre le jean et les baskets, de toute façon, on ne les voit pas. Tout simplement. (C'est le moment de remettre les fleurettes que vous ne portez plus depuis l'âge de douze ans et que vous avez encore oublié de filer à la petite voisine.)

- l'arme qui tue : pour bien se faire plaisir, on peut mettre un superbe ensemble de lingerie en dessous de tout cela. D'abord parce que nous savons toutes que c'est ça, la classe. C'est comme d'avoir une Jag très très belle dans le garage et de se balader bien ostensiblement en Twingo. Et ensuite parce que la people se balade peut-être déguisée en madame tout le monde, c'est vrai, mais au fond, dans le secret de son âme, elle aime le luxe. C'est comme ça. C'est tout. (Accessoirement, il se pourrait que votre homme, qui, on le sait bien, s'en fout de votre tenue puisqu'il vous aime sans condition, ce qui est tout à son honneur, ne sache plus où donner de la tête quand vous poserez votre jean moisi pour dévoiler un joli fessier moulé dans du satin et de la dentelle noirs. Et si ça, c'est pas bon pour le moral et la confiance en soi, je ne sais pas ce qui peut l'être.)

2. Les accessoires : très importants, les accessoires. Pour la people de la rue comme pour la people des podiums ou du public des défilés, tout est dans les accessoires.

- des écouteurs aux oreilles. C'est quasiment indispensable. La people incognito ne s'abaisse pas pour autant, en effet, à écouter les vulgaires bruits de la rue, qui ne sont bons que pour le commun des mortels. En plus, cela signifie clairement qu'elle n'a pas la moindre intention d'entrer en relation avec qui que ce soit. Le message, c'est donc : Ne m'approchez pas, pauvres manants. Notez bien que plus les écouteurs sont gros et visibles, plus ce message est asséné avec force. (Accessoirement, ça permet de rendre plus plaisante cette sortie forcée dont, rappelons-le, vous vous seriez bien passée.)

- une casquette. A la limite, si vous ne choisissez qu'un accessoire, prenez la casquette. Ou un chapeau, ou n'importe quel couvre-chef, je m'en bats, mais mettez-moi quelque chose sur cette tête, bonté divine ! Vous allez me dire : "Mais c'est le meilleur moyen de se faire repérer, ça !"... Eh bien, mes enfants, la réponse est OUI. Le but de la people qui ne veut pas se faire repérer, c'est précisément de se faire repérer en tant que telle. Vous me suivez ?... Ne pas être reconnue du tout n'a aucun intérêt ; il faut être reconnue et donner à voir en même temps que l'on cherche à ne pas l'être. C'est ça, l'essence de la people touch. Et pour ce faire, la casquette est un accessoire-clé. Une manière de dire : Oui, c'est bien moi, mais faites comme si vous n'aviez rien vu. (Et surtout, surtout, ça vous évite de montrer ces cheveux douteux et même de les attacher. C'est absolument parfait pour sortir sans avoir à se coiffer. C'est même comme ça que l'idée m'est venue.)

- naturellement, pas de maquillage, mais on peut le remplacer par quelque chose d'ultra-couture, genre : des montures de lunettes de marque (les grosses branches CC sur une mine pâloche, ça fait tout de suite très chiquissime discrète) ou un sac à main idem (avec vos baskets et votre jean limite, c'est du meilleur goût). On est toujours dans l'esprit du détail qui compte quand on veut que l'ensemble ne compte pas. Sinon, on n'est pas vraiment people. (Et puis je rappelle qu'il est hors de question de mettre des lentilles, il faut que ça dure le moins longtemps possible et qu'on n'ait pas à repasser à la salle de bain avant de sortir.)

- si chien il y a, puisque j'ai évoqué la possibilité que la sortie forcée soit liée aux besoins naturels de nos amis les bêtes, autant que ce soit un chien siouper-beau. Pas forcément un chien de race, mais un chien très très bien tenu et propre, avec de la classe et un port de tête au moins aussi gracieux que le vôtre. Ca, c'est la base. Ensuite, on se fout que le chien soit chou, trognon, craquant, etc ; il vaut mieux qu'il soit imposant, impressionnant, et, d'une manière générale, grand. Souvenez-vous toujours qu'un animal que vous trouveriez très mignon dans la vraie vie fait surtout très ridicule sur les photos des people, surtout s'il est petit (je pense Paris Hilton, je pense Jean-Paul Belmondo, etc, etc).

3. L'attitude : je ferai court, il est inutile d'épiloguer là-dessus, vous avez compris le principe. L'attitude générale doit être celle d'une fille qui n'a pas que ça à faire (ce qui est le cas) et qui n'a pas envie qu'on l'embête (même chose). Donc on marche vite (de l'intérêt de mettre des baskets et non des escarpins de douze), on va directement là où on doit aller, on fait sa petite course en quatrième vitesse et paf, on rentre. On ne s'attarde pas. Pas de shopping, pas de lèche-vitrines, pas de halte imprévue. Sur le visage, l'air impassible de celle à qui on ne la fait pas puisque c'est elle qui fait tout. On ne tire pas la gueule, non, mais on ne sourit pas jovialement aux passants non plus. Une fois de plus, pensez people traquée : chacune de vos attitudes, chacune de vos expressions peut être immortalisée par un photographe plus habile que les autres et faire la une du prochain hebdomadaire à succès. Imaginez donc que l'on vous observe sans cesse avec concupiscence, et vous verrez que vous n'avez plus droit aux gestes cons (autre raison pour rentrer chez soi le plus vite possible). C'est alors que l'aspect banal et non apprêté de votre tenue prend tout son sens : vous n'avez pas besoin d'être habillée en Prada pour avoir de la classe, vous. Et toc. (Vite vite, mes pantoufles, le secret de mes quatre murs, et que personne ne me voie plus fringuée comme ça.)

Si vous suivez ces conseils à la lettre, il se peut que quelqu'un, intimidé par votre air supérieur, vous aborde en rougissant et vous dise : "Je ne veux pas vous importuner, mais j'aime beaucoup ce que vous faites". Cela voudra dire que rien qu'à votre comportement, cette personne aura compris que vous êtes quelqu'un de célèbre, mais elle n'aura pas réussi à savoir qui exactement (ou alors, elle se sera persuadée de savoir qui vous êtes et elle vous prend donc pour quelqu'un de précis, ce qui est encore plus drôle). Dans ce cas, pressez-lui simplement le bras avec un regard bienveillant et passez votre chemin en soufflant merci de votre voix la plus sexy, pour signifier vous avez bien fait de me reconnaître, mon brave, parce que je ne suis pas n'importe qui. Mais maintenant, il faut me laisser m'éloigner tranquillement, hein.

Je rêve, ou voici enfin une pub Dolce & Gabbana sur laquelle les mannequins n'ont pas l'air, au choix, de zombies / de drogués décérébrés / de poupées de cire / de robots de métal ?...